Sandrine Aumercier

La vérité sur le climat

09/21/2019

La vérité sur le climat

A Berlin, 100 000 manifestants se sont amassés ce vendredi 20 septembre dès 12 h devant la Brandenburger Tor sous le mot d´ordre "Tous p our le climat" lancé par Friday for Future.

Le groupe de musique Culcha Candela a commencé par chauffer le public sur la place du 18 mars, puis la capitaine du Sea-Watch 3, Carola Rackete, a pris la parole à 13h39. Témoignant des changements qu´elle a elle-même constatés dans les régions polaires, elle a exercé la politique "à cesser enfin son inaction", notamment en investissant massivement en faveur des énergies renouvelables. Elle a invité les manifestants à rejoindre les rangs d´Extinction Rebellion.

Conformément à la méthode d´Extinction Rebellion, diverses actions de blocage non-violentes ont eu lieu sur des ronds-points, des ponts ou entrées d´autoroute (A100). L´association Robin Wood a, elle, accroché sur un pont qui surplombe l´autoroute une banderole affirmant : "Des voitures propres, c´est un sale mensonge". Le climat rassemble tout le monde, enfants et adultes, personnes isolées ou petites associations aux mots d´ordre disparates, telles ces représentantes de l´association "Mamies contre l´extrême droite" affublées d´un bonnet rose tricoté main, association dédiée à la défense de la démocratie, contre le racisme, l´antisémitisme, le fascisme et le sexisme. On pouvait aussi croiser les médecins en blouse blanche arborant une pancarte "Doc for Future" ou un club fétichiste brandissant "Fetischists for Future". La manifestation se poursuivait d´ailleurs d´une manière plus festive à partir de 15h à Potsdamer Platz sous l´égide des clubs de nuit berlinois. Leur mot d´ordre : "No Future No Dancefloor".

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les fonctionnaires du Land de Berlin ont eu une journée de libre pour se rendre à la manifestation ; des chefs d´entreprise ont suivi le mouvement en accordant une journée à leurs salariés. Pour les élèves, l´autorisation de manifester a été laissée à la discrétion des chefs d´établissement, avec des positions allant du refus clair et net à une absence tolérée. Le directeur du collège Martin Buber, Holger Thießen, interrogé par le journal Morgenpost, est allé jusqu´à donner une discrète lecon de désobéissance civile : "L´intérêt est justement que les élèves disent : je me fiche d´avoir une abence notée dans mon carnet, le climat est plus important pour moi. Si on prend tout cela au sérieux, on ne doit pas du tout leur donner l´autorisation."

Même les entrepreneurs manifestaient dès 11 h devant le Ministère des Finances. Plus de 3000 entrepreneurs se sont regroupés sous le nom "Entrepreneurs for Future" : on y trouve des entreprises réputées écologiques comme le moteur de recherche Ecosia (qui plante des arbres) ou la Société des Eaux Veolia, mais également des entreprises comme Flixbus ou idealo. Le mot d´ordre est, ici aussi, que la politique doit fournir des directives transparentes pour les entreprises comme pour les consommateurs.

Les pancartes étaient tour à tour moralisantes (enjoignant à prendre moins l´avion ou à manger moins de viande par exemple), émotionnelles ("Je suis en colère"), bucoliques ("J´aime les arbres"), ironiques ("Make love great again" ou "Grand-père, c´était comment un bonhomme de neige?) ou exigeantes evers l´action politique. Le climat représente manifestement un consensus capable de réunir toutes les tendances autour d´une demande d´action politique. Les hommes et les femmes politiques, ne cessent de dire Greta Thunberg et Extinction Rebellion, doivent dire la vérité et agir en conséquence.

Certes, depuis le mandat de Ministre de l´Envrionnement, de la Protection de la nature et de la Sûreté nucléaire qu´occupa Angela Merkel de 1994 à 1998, celle-ci est connue pour ses prises de position internationales en faveur de l´environnement ou de la décarbonisation. Mais les grandes déclarations sont restées lettre morte en raison de la proximité de la CDU avec les lobbys industriels, notamment l´industrie automobile. Toutefois, en même temps qu´on défilait pour le climat dans toute l´Allemagne, les chefs de la grande coalition ont jeté après 18 heures de discussion les bases de la prochaine loi sur le climat, qui alloue 54 milliards d´euros d´ici 2023 - 100 milliards d´euros d´ici 2030 - aux objectifs posés par l´accord de Paris. Il s´agit de réduire les émissions dans les domaines de l´agriculture, du transport et du bâtiment, tout en taxant les énergies fossiles à un taux qui reste néanmoins cinq fois inférieur à ce qui avait été demandé par les associations écologiques. Le principe repose sur l´introduction d´un certificat d´émission national valable par secteur. Lorsqu´un secteur ne respectera pas son budget d´émission, des certificats seront rachetés à l´Union Européenne. C´est la continuation du paradigme des marchés d´émission qui n´a pas fonctionné jusqu´ici. "On s´est accordé sur le plus petit commun dénominateur", résume Alexander Reitzenstein du think tank pour le climat E3G.

Nous voici donc revenus au point de départ : tout le monde descend dans la rue pour demander à la politique d´agir mais, exactement au même moment, tout démontre que les choses continuent à l´identique (même si la chancelière se félicite pour sa part d´un exploit historique). Et ceci, contrairement à une opinion répandue, pas toujours par manque de volonté politique, mais en raison de contraintes systémiques. Le fait est qu´à de rares exceptions près, les pancartes ne demandaient pas l´abolitiondu capitalisme. C´est plutôt une collection de mesurettes, de l´évitement des déchets plastiques jusqu´á prendre "moins" l´avion qui semble mobiliser la foule, le reste étant laissé à l´intervention magique de la politique. Le "plus de ceci" et le "moins de cela" garantit au moins un flou total. Chacun a l´occasion d´avancer ici ses obsessions personnelles en faveur de cette grande cause terrifiante et fourre-tout - le climat - qui évite soigneusement de nommer le problème. C´est un peu comme si on demandait à un malade du cancer des poumons ici de prendre des tisanes pour se soigner (c´est la méthode dite des "petits gestes"), là de se faire bombarder de chimiothérapie (c´est le "plan climatique"), mais sans jamais dire qu´il y aurait un problème avec le tabac...

Du reste Friday for Future et Extinction Rebellion ne font pas mystère de refuser de nommer le capitalisme. Greta Thunberg interrogée sur son éventuelle position anticapitaliste affirmait récemment : "Je fais très attention à ne pas utiliser ce type de mots. J´essaye de rapporter seulement ce que dit la science. Avoir une opinion sur la question du capitalisme nécessite de prendre en considération autre chose que le climat. Je veux éviter cela." Or l´expérience de la rue montre qu´il y a un veritable consensus social, politique et militant pour ne pas viser le capitalisme, alors qu´il est patent qu´aucun objectif écologique ne sera atteint à l´intérieur du système capitaliste, dont la croissance indéfinie est le principe fondamental (au moins jusqu´à la destruction achevée de tout ce qui existe). Donc bien que la vérité soit réclamée à corps et à cris, il y a manifestement une chose importante à ne pas dire. Le capitalisme est simplement occupé à se relooker en vert et à externaliser les dégâts dans des secteurs de production qui sont actuellement dissimulés aux projecteurs, comme le veut par exemple l´expression "neutralité carbone". Cette expression ne dit pas quels barrages ou quelles centrales nucléaires seront construits pour (essayer) d´atteindre cet objectif. Aussi lorsque nous défilons tous pour le climat, nous risquons de ne rien faire d´autre que de participer à ce déni universel, qui évite de se demander à quelles fausses promesses nous voulons tous continuer de croire. Le monde sera mûr pour un changement quand on descendra dans la rue en exigeant la fin du capitalisme sous toutes ses formes, avec le grand saut dans l´inconnu que cela représente.